Réflexion

ENTRE GÉMISSEMENT ET GRINCEMENT

Un jardin de 60 mètres par 20 mètres. Voilà le clos que ma mère ensemençait chaque printemps de légumes, de fines herbes et de fleurs. Avec elle, nous étions tenus, les trois enfants, de l’entretenir, ce qui signifiait notamment arracher les mauvaises herbes. Si l’exercice est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît, c’est que les nouvelles pousses se confondent avec les nuisibles, ce qui complique la tâche, surtout aux enfants pressés d’aller jouer dans les champs que nous étions. Que de carottes sacrifiées à l’autel de nos mains apprenties! Il fallait donc attendre le regard de Maman, celui qu’elle portait plein d’expérience sur les minuscules tiges et l’autre qu’elle tournait, indulgente, sur nous.

Si le mal était effrayant, repoussant et évident, personne ne le commettrait. Bien au contraire, il se présente souvent à nos yeux comme le simulacre du beau et l’apparence du bon, et c’est bien en cela qu’il est séduisant. Car son succès réside dans l’équivoque et la confusion qu’il sème autour de lui, nous empêchant de distinguer entre la bonne action et la mauvaise. Ce n’est donc qu’après coup, hélas, que l’on constate dans l’amertume les conséquences nocives de la faute. « En enlevant l’ivraie, vous risquez d’arracher le blé en même temps », dit le Seigneur. Il faut donc patiemment attendre la moisson afin que le jugement se précise et se confirme, et qu’un gant de jardin plus averti nous vienne en aide pour le désherbage.  Cela signifie-t-il pour autant que notre impuissance devant le mal est complète et définitive? Bien sûr que non. Nous avons de quoi sarcler, pour ainsi dire! Pour nous aider à mieux distinguer entre le bon grain et l’ivraie, entre ce qui nourrit la vie et ce qui l’étouffe, nous disposons de la lucidité du Saint Esprit. Or, son expression prend une forme particulièrement inspirante dans l’Épître aux Romains. « L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables », peut-on lire. Il nous défend par des soupirs trop profonds pour être rendus par les mots. C’est comme si par lui, on voyait et entendait notre propre lassitude devant nos insuccès malgré nos efforts sincères. C’est une image très vivante, voire corporelle, qui exprime notre dépit devant toutes nos bonnes intentions qui ne fructifient pas. Elle est à placer en contraste avec ce passage de l’Évangile qui est lui aussi physiquement saisissant : les « pleurs » et les « grincements de dents » d’avoir choisi le mal, le regret d’avoir refusé même l’effort du droit chemin. Comme si le soupir et le grincement de dents étaient des signes de notre corps qui exprimaient la fatigue passagère mais éprouvante de l’amour d’un côté et le regret de l’avoir refusé de l’autre.

Joël Madore