Réflexion

LE RENVERSEMENT

Le dimanche des Rameaux est le préambule essentiel de la Passion. L’entrée triomphale du Christ qui s’y déroule est proprement renversante : c’est, pour lui, l’occasion de se laisser voir comme empereur avant d’apparaître comme serviteur. Il s’agit d’un moment charnière – et je soulignerais : d’une grande actualité – où Jésus choisit de se distinguer, nettement, des puissants de ce monde, en particulier ceux qui ont confondu pouvoir et puissance avec violence et brutalité. Au moins trois éléments nous permettent de saisir ce renversement dans toute son ampleur.

D’abord, il est notoire que les tyrans affectionnent ces démonstrations de force spectaculaires que sont les défilés militaires. Or que fait le Christ? Il choisit un âne, une ânesse en fait. Certes, l’âne est symbole de force dans plusieurs cultures orientales et africaines, mais ce n’est pas une monture guerrière comme le cheval, sur lequel ont paradé tant de monarques pour exhiber leur autorité. L’âne est plutôt symbole de paix.

Ensuite, les despotes n’ont de cesse de garantir des « lendemains qui chantent » faciles et illusoires, autant de promesses de rendre à une nation sa gloire d’antan. Make America… Enfin, vous connaissez le slogan. À lire Isaïe et le psaume, c’est plutôt le contraire que vient nous proposer Jésus. Le chemin de justice auquel il nous invite s’annonce difficile, parsemé d’« insultes » et d’« outrages ».

Finalement, il y a chez les tyrans une lourde tendance au culte de la personnalité. Ils s’entourent de flagorneurs éhontés qui les flattent sans cesse au cours de cérémonies aussi grotesques que sinistres. Ici encore, Jésus nous présente un autre visage de la puissance : celui du dépouillement. En théologie, on l’appelle la kénose, c’est-à-dire ce moment où le Christ accepte d’abdiquer sa gloire divine pour prendre la condition humaine. C’est dans l’épitre de Saint Paul que ce dépouillement est raconté, mais je le trouve magnifiquement saisi par ce cri du Christ en croix qui nous partage sa peur, sa solitude, sa souffrance : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » « Il s’est vidé de sa divinité, disait Simone Weil. Nous devons nous vider de la fausse divinité avec laquelle nous sommes nés. »

Renversant, disais-je d’entrée de jeu, car cette souffrance sera notre bonheur. Vous les trouvez heureux, finalement, les tyrans? Eux qui sombrent dans la folie et la paranoïa? Qui ne sont jamais rassasiés de pouvoir et de reconnaissance? Qui restent animés de haine et de colère pour un monde qu’ils souhaitent écraser? Notre bonheur viendra de l’exemple d’un roi qui s’est fait serviteur, d’une présence qui nous connaît pour avoir souffert pour nous et avec nous, et qui maintenant nous accompagne sans jamais nous abandonner.

Joël Madore