CHAQUE CHEVEU
Le mal préfère l’anonymat. La violence dépersonnalise ses victimes. Elle oublie que derrière sa cible se trouve un père de famille et que la femme qu’elle brutalise est une fille ou une sœur. « La mort d’un homme est une tragédie. La mort d’un million d’hommes est une statistique, » aurait dit Staline. Ainsi des communautés et des peuples entiers ont été décimés pour avoir été réduits à une masse d’individus sans noms qui ne comptaient pas aux yeux de leurs bourreaux. Ces derniers n’obéissaient qu’à la logique inexorable de leur ambition, de leur projet, de leur idéologie. La violence « broie l’individu dans une indifférence totale à ce qu’il est, au nom des lois supérieures de l’Histoire, » souligne Vassily Grossman dans Vie et destin. Que voulez-vous, on ne fait pas d’omelettes sans casser quelques œufs…
Le bien invite au contraire à l’attention soignée et méticuleuse envers un prochain que l’on aime jusqu’au sacrifice de soi. Loin d’être un exercice comptable sans âme, il se penche avec bonté sur l’autre qu’il découvre avec douceur et scrupule. On apprend le nom, les habitudes, les espoirs et les craintes d’autrui pour mieux l’aimer. Pour qui reçoit cette tendresse, c’est une expérience signifiante qui nous fait saillir de l’arrière-plan neutre et indifférent. Je compte car je suis, tout simplement. Pour qui la donne, c’est un geste essentiel qui se fait sans autre attente que l’espoir de rendre heureux.
Dans son livre L’élimination, Rithy Panh nous raconte l’histoire personnelle de différentes victimes du régime des Khmers rouges au Cambodge. Il parle notamment de sa mère qui arrive trop tard à l’hôpital pour s’occuper de sa fille, déjà morte. Elle la découvre alors sur une planche de bois, « le corps tiède », paisible mais avec les poux qui fuyaient la dépouille. Alors sa mère s’est rapprochée de son enfant et, dans un geste « magnifique dans sa simplicité », elle a épouillé sa fille morte. Un geste parfaitement inutile, un geste profondément humain.
J’ai vu des fils accompagnés leurs pères malades, parfois malgré l’ingratitude de ces derniers. J’ai connu des patientes atteintes de cancer puiser dans leurs dernières forces pour aller en visiter d’autres, en soutien et en communion. J’ai admiré ces enseignants qui apprenaient le nom de tous leurs élèves par cœur et qui prenaient, chaque jour, le temps de les saluer un à un. J’ai eu des entraîneurs capables d’identifier la contribution essentielle et singulière de chacun de ses joueurs, afin qu’ils s’épanouissent. Autant d’hommes et de femmes qui ont pris le temps de compter chaque cheveu sur la tête d’autrui, par devoir, par respect, par amour.
Joël Madore
