AIMER DE TOUT SON ESPRIT
Eh bien décidément, les dimanches se suivent et se ressemblent, on dirait. Encore un évangile de Matthieu où un quelconque scribe cherche à piéger le Christ. Au fil des dernières semaines, on l’a vu se défendre contre une attaque des pharisiens et des sadducéens, qui exigeaient de lui un miracle pour démontrer son autorité (16,1); on a voulu le surprendre sur la légalité du divorce (19,3) et la loyauté au Père (19,15); et on a cherché à le mettre à l’épreuve sur la résurrection par le biais d’une question sur la femme aux sept maris (22,23). Encore aujourd’hui, on revient à la charge pour l’interroger sur le plus grand commandement, sujet d’autant plus épineux et complexe qu’il s’inscrit dans le contexte d’une société juive qui était, à l’époque, hautement codifiée.
Jésus, serein et imperturbable, se saisit de l’occasion pour nous enseigner l’essence de son message, qui se déploie en deux invitations « semblables ». Je me permets d’insister sur la première, qui nous invite à aimer le Père de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre esprit. Thomas d’Aquin consacre un magnifique commentaire à ce passage dans La Chaîne d’or. Il nous fait remarquer que Jésus nous dit bien, ici : « vous aimerez », et non pas : « vous craindrez ». Craindre est pourtant un verbe que l’on retrouve très souvent dans la Bible lorsque vient le temps d’illustrer notre relation à Dieu. Mais dans ce cas précis, celui où il est question du premier et plus important commandement, Thomas souligne que Jésus nous parle plutôt d’amour, « car aimer, poursuit-il, c’est plus que craindre : aimer est le propre des enfants, craindre est le partage des esclaves ». La comparaison est féconde, car au fondement de cet amour, il y a donc la liberté. Ce n’est pas un caprice passager, mais une véritable manière d’être, une disposition de l’esprit, comme si toute notre personne était habitée par la même force inébranlable qui anime le Christ lorsqu’il choisit le chemin de la croix. Et cet amour ne se ressent pas, il se comprend, conclue avec sagesse Thomas d’Aquin.
On voit dès lors la profondeur et la puissance de cet appel qui guide notre cheminement. L’amour, dans le christianisme, n’est pas un élan soudain du cœur qui nous transporterait, dans un enthousiasme exalté mais éphémère, vers son prochain. Si c’était le cas, il s’essoufflerait à la première épreuve venue. Au contraire, aimer de toute son âme et de tout son esprit, c’est aimer avec ce courage, cette rigueur et cette lucidité qui nous permettent de traverser les obstacles les plus difficiles qui se dresseront inévitablement devant nous. L’amour, c’est la décision de s’engager avec conviction et discernement dans la voie parfois périlleuse et exigeante de la vérité.
Comme quoi en religion, il vaut toujours mieux être éclairé, qu’illuminé.
Joël Madore
