Réflexion

L’ORDINAIRE TRANSFIGURÉ

Vous connaissez peut-être Andy Warhol, cet artiste des années soixante qui provoque son public par des œuvres d’art inspirées de la culture de masse, dont sa célèbre boîte de soupe Campbell et ses répliques des emballages de savon Brillo. Cela avait à l’époque scandalisé les amateurs d’art qui n’y voyaient que du facile et du vulgaire, mais un philosophe du nom de Danto a jeté un regard plus posé sur ces expositions et l’expérience du beau en général qui en découle. Cette dernière n’est pas statique. Elle suppose un travail de contemplation de notre part qui transfigure l’objet banal en œuvre qui ressort de l’ordinaire. Autrement dit, il y a du beau derrière le banal, mais il faut prendre le temps de le voir, de le faire ressortir. Danto va même jusqu’à décrire cet exercice comme un baptême qui assigne une nouvelle identité non seulement à l’objet transformé mais également à celui qui a transformé ainsi sa vision du monde.

On dirait parfois que nos vies s’écoulent au rythme de l’ordinaire, parmi tous ces gens que l’on classe sans histoire ou sans intérêt. Autant de boîtes de savon Brillo sur les étagères, ordinaires sinon banales. « Six milliards de solitudes, chante Daniel Bélanger, six milliards ça fait beaucoup de seuls ensembles. » Or à quoi nous appelle l’Évangile d’aujourd’hui? À transformer notre regard sur une humanité à transfigurer. Jésus, pour l’instant, a tout d’un homme ordinaire. Certes, il a déjà quelques disciples et se fait de plus en plus en remarquer. Comme bien d’autres soi-disant prophètes autour de lui à la même époque en Palestine, pourrait-on cependant ajouter. Mais alors, sur une « haute montagne », c’est la révélation. Dans une lumière irradiante, il apparaît à Pierre, Jacques et Jean sous son vrai jour : il est le Fils de Dieu. Le tableau est sublime à tel point que Pierre voudra le figer dans le temps en dressant trois tentes – ce symbole de permanence dans l’éphémère, pour les peuples nomades – pour Moïse, Élie et le Christ. Mais la scène est également dramatique, car en cette période de Carême, nous savons maintenant qu’elle annonce la mise à mort d’un fils bien-aimé qui fait la joie du père, un enfant qui sera renié par ce même Pierre pour être ensuite condamné comme le dernier des criminels et crucifié sous les yeux de sa mère.

Transfigurer nos regards, c’est voir la beauté ineffable de cette fragilité qui se cache dans l’ordinaire de l’existence. C’est apercevoir enfin le divin derrière tous les sacrifiés de la Terre.

Joël Madore