Réflexion

VOIR

J’ai pris un grand plaisir ces derniers mois à m’initier à l’ébénisterie, sous les conseils éclairants de mon père qui est maître dans l’art. Je le savais très bon, mais ce qui me frappe le plus pendant mon apprentissage à ses côtés est le regard qu’il porte sur le morceau de bois qu’il travaille. Il y voit des détails subtils dans son grain, dans sa couleur et même dans son « comportement » sous l’effet de nos outils qui continuent de m’échapper. Il constate également mes petites erreurs qu’il me signale, ce qu’il fait sans doute parce qu’il me sait capable de mieux. Voir n’a donc rien de passif! L’Évangile d’aujourd’hui nous enseigne que c’est un geste décisif qui implique, il me semble, trois moments essentiels.

Dans un premier temps, voir c’est apercevoir. Dès le début de la lecture brève, nous apprenons qu’en sortant du temple, « Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance » (Jn 9,1). Apercevoir un aveugle, ce n’est pas gagné. D’abord, il y a foule puisque c’est jour de fête, mais surtout, les aveugles sont très largement marginalisés à l’époque. Et pourtant, non seulement le Christ constate-t-il un homme qui passe inaperçu aux yeux des autres, il prend le temps de s’arrêter auprès de lui.

Ensuite, voir c’est savoir. Contre l’ignorance des voisins, des pharisiens et même des parents de l’aveugle, Jésus le connaît véritablement. Je dirais même qu’il le reconnaît dans sa dignité humaine. Il sait qu’il n’est pas le pécheur qu’on lui reproche d’être, qu’il n’est pas un coupable mais un enfant de Dieu. Quand, dans la première lecture, nous lisons que « Dieu ne regarde pas comme les hommes, les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde les cœurs » (1 S, 16,7), il faut interpréter cela comme une invitation à faire de même, c’est-à-dire voir au-delà du handicap, de ce qui saute aux yeux. Mais il y a aussi le savoir de l’aveugle qui finit par comprendre que non seulement Jésus est prophète, mais qu’il est le Fils de l’homme. À son tour, il voit quelque chose qui échappe à tous, soit la part divine du Christ. Voir est donc un éveil de la conscience, au risque de nous isoler de tous ceux qui restent dans la noirceur, c’est vrai, mais qui reste un moment d’émerveillement qui vient illuminer notre vie tout entière.

Et finalement, voir est un devoir. Il y a d’abord celui dont s’acquitte Jésus, qui soigne l’aveugle. Et celui de l’aveugle, ensuite, qui révèle la véritable nature de Jésus malgré la menace de l’exclusion. Il s’agit du devoir du témoin qui, à partir de l’éveil de sa conscience, se place au service de la vérité.

Joël Madore