Carême 4 A
1 Samuel 16, 6-7.10-13a; psaume 23;
Éphésiens 5, 8-14; Jean 9, 1-41
Homéliste: G. Madore, montfortain
Il y a des choses que les yeux ne voient pas
– Expérience avec la feuille écrite en braille. «Qu'est-ce que vous
voyez?» Rien! «Pourtant, il y a quelque chose, mais vous ne le voyez
pas, car vous ne pouvez le voir avec vos yeux. Vous pouvez le voir
seulement avec vos doigts aidés du cerveau: c'est écrit en braille!»
Ainsi, il y a des choses que les yeux ne voient pas. C'est tout
l'univers invisible. Qu'est-ce qui nous permettra de le voir? Une autre
sorte d'yeux qui nous sont donnés au baptême: les yeux de la foi.
Remarquez que l'aveugle l'est depuis sa naissance. De même, nous sommes
des aveugles de naissance. Seuls les yeux de la foi permettent de
découvrir le mystère de Dieu.
À la fois ténèbre et lumière
Notre aveugle, à la fois, voit et ne voit pas. Il ne sait pas qui est
Jésus. Il le perd de vue. Lui pense qu'il est envoyé de Dieu, les
Pharisiens disent que c'est impossible. Donc, la foi de cet homme est
faite de lumière et de ténèbres. Elle est une quête, une recherche. En
même temps, il saisit Dieu et en même temps Dieu lui échappe...
Cf texte de st Thomas d'Aquin
Quand nous montons vers Dieu par la voie de
l'élimination (apophatisme), nous nions d'abord de lui les
représentations corporelles, puis même les représentations
intellectuelles, telles qu'elles se trouvent dans le créé; alors
demeure seulement dans notre esprit que Dieu existe et rien de plus.
Finalement, ce fait même d'exister, tel qu'il est
dans le créé, nous l'écartons de Dieu; alors l'esprit reste dans une
espèce de ténèbre d'ignorance. C'est avec cette ignorance propre à un
être en route que nous sommes le mieux unis à Dieu, c'est elle qui est
cette espèce d'opacité dans laquelle il est dit que Dieu habite.
(Thomas d'Aquin I Sent. Dist. VIII, q. I)
Ekhart: Dans le chapitre "De la déité à
Dieu" : … dont nous ne pouvons rien affirmer, sinon qu'elle est
unité. On ne peut donc en parler qu'en termes *de théologie apophatique
négative, de telle sorte que même les termes d'être et de bonté, tels
qu'ils sont dans le langage humain, ne sauraient lui convenir. Dieu, au
contraire, c'est la déité en tant qu'elle entre en rapport. Elle
s'engage
Dieu nous échappe, mais il a choisi de se laisser saisir
Voilà la grande affirmation du Nouveau Testament: le
Christ est celui qui nous apprend le braille et qui nous permet de
déchiffrer dans nos vies la présence d'un Dieu qui se laisse saisir. En
Jésus Christ, Dieu se laisse saisir dans tous les sens: prendre (cf
geste de le prendre à la communion) et comprendre (le credo que l'on va
dire).
ON peut donc très bien être uni à Dieu sans le
comprendre, comme un enfant est uni à ses parents sans tout comprendre
de leur amour, de leur origine, de leur psychologie. Remarquez ce
que dit Thomas d'Aquin: «C'est avec cette ignorance propre à un
être en route que nous sommes le mieux unis à Dieu.»
Cela est un long cheminement
Pour l'aveugle de l'évangile, une série d'événements se produisent,
sans liens apparents. Il mendie, il est guéri par un homme qu'on
appelle Jésus; il est questionné par les voisins, puis par les
Pharisiens. Il a perdu Jésus de vue. À nouveau il est sommé de
s'expliquer devant les Pharisiens. Ses parents se défilent. Puis, à la
fin, il rencontre à nouveau Jésus. Et là, tous ces événements vécus,
toutes ces questions entendues et portées en son cœur, tous ces
éléments épars comme des pas sans direction, comme des points sur une
page, prennent sens, deviennent parole, éclairent son esprit. Et il
comprend que l'homme devant lui est son Seigneur et son Dieu.
Ma vie aussi, avec ses cheminements en zigzag, ses remises en question,
ses événements sans liens apparents, ma vie aussi peut devenir route de
lumière, me révélant la présence du Christ, mon Seigneur et mon Dieu.