23 octobre 2011 - cinquantième du sanctuaire
30ème dimanche ordinaire A
L'histoire de Marie Reine-des-cœurs

Homéliste : G. Madore
(fête de la Reconnaissance du sanctuaire Marie-Reine-des-Coeurs)


Poitiers, 1705. Pour sa première mission, Montfort choisit le faubourg de Montbernage. Au pied des roches qui surplombent le Clain, s'entassent, pour s'étirer ensuite par un long couloir vers les hauteurs, les maisons de ce pauvre quartier. Dans le domaine religieux, la pauvreté était encore plus grande : à la fin du 17ème  siècle, tout y était à édifier. Ces petites gens, boutiquiers, artisans, terrassiers, vivaient loin de Dieu, dans une profonde ignorance des vérités chrétiennes, la plupart même dans la haine du prêtre.
Montfort se sent là chez lui ; il parcourt ces ruelles boueuses, pénètre dans les maisons, bénit les enfants, s'informe de la santé de la famille, console les malades, encourage les mourants. S'il lui arrive de croiser des groupes de journaliers, il entend les quolibets, les plaisanteries, les injures même fuser sur son passage. Avec sa pauvre soutane, sa physionomie humble et douce, il aborde les insulteurs de hasard, s'intéresse à leur sort, et bientôt une atmosphère de sympathie se crée autour du missionnaire.
Montbernage était loin de l'église [paroissiale] Sainte-Radegonde: le prédicateur ne pouvait songer à y conduire ses nouvelles ouailles. Mais il se trouve qu'en plein [dans le quartier] une grange est là, au bas de la côte, qui d'ordinaire réunit la jeunesse pour ses fêtes et ses danses libertines: c'est la grange de la Bergerie. Faire de ce lieu de plaisirs un lieu de prières, tel est aussitôt le projet de l'homme de Dieu. Il quête pour l'acheter et faire les réparations indispensables, et ces pauvres gens sont d'une générosité touchante. Grâce au travail mené bon train, le missionnaire en tête, en peu de jours la salle de bal est devenue chapelle.

Dans cet oratoire improvisé, Montfort place au milieu un crucifix, et pour décorer les murs, quinze étendards représentant les quinze mystères du Rosaire : la Croix et le Rosaire, ce sera le symbole de tout son enseignement. Ses sermons enflammés n'en furent qu'une émouvante explication. L'amour de Jésus et de Marie, c'était [aussi] le sujet de ses cantiques, que la foule prolongeait dans les rues et jusque dans les demeures. De jour en jour, l'auditoire grandissait; les âmes étaient remuées, les processions, avec croix et bannières, abolissaient le respect humain et réveillaient les indifférents; le chapelet, que l'on récitait tous les soirs devant une statue de la Sainte Vierge, attirait la grâce-divine: on commença enfin à s'approcher du missionnaire pour les confessions. C'était surtout au [sacrement] de la pénitence qu'il méritait le nom de «bon Père [de Montfort] ». Ne disait-il pas : «J'aimerais mieux souffrir en Purgatoire pour avoir eu trop de douceur envers mes pénitents, que [pour] les avoir sévèrement traités »?
La mission se clôtura par les adieux. Montfort confia ses enfants à la Sainte Vierge : la grange de la Bergerie, il l'appela Notre-Dame des Cœurs. « Si quelqu'un, ajouta-t-il, accepte de réciter ici la prière et le chapelet, les dimanches et les fêtes, et de chanter la Petite Couronne le midi, j'y laisserai l'image de ma bonne Mère.» Un ouvrier, Jacques Goudeau, s'offrit à remplir cette fonction, et le Père, dans l'allégresse, fit présent de la statue que l'on invoque sous le nom de Marie Reine des Cœurs. Fidèle à sa promesse, Jacques Goudeau présidera quarante ans encore la récitation du chapelet, et grâce à l'influence profonde laissée par le saint, l'impiété révolutionnaire se heurtera, dans ce quartier, à des cœurs vaillants, qui sauront écrire de magnifiques pages d'héroïsme chrétien. Pendant les sombres jours de la Terreur [1792-1794], on avait dû cacher la statue pour la soustraire à la profanation.
(Le Crom, Un apôtre marial, saint Louis-Marie Grignion de Montfort, pp 136-139)

Ce qui est frappant dans ce récit, c'est que Marie Reine-des-cœurs, dans son origine, c'est bien plus qu'une simple statue. C'est un événement qui transforme une population, c'est tout une pastorale, c'est un PPP!
Oui, trois éléments que Montfort met en œuvre et qui ont fait la force de son ministère: la Présence, la Parole, la Prière.

PRÉSENCE Avez-vous remarqué que Montfort ne commence pas par prêcher? Il commence par se rendre présent là où sont les gens. Il veut être là où ils vivent. Une décision semblable est aussi à l'origine de notre sanctuaire. Sollicités pour aller installer le Sanctuaire dans un beau coin de Lanaudière (Chertsey), les montfortains ont choisi d'être présents là où il y a du monde, en pleine ville, à Montréal! Un sanctuaire urbain, coincé entre les maisons, les commerces, la station de métro!
PAROLE Par la suite, Montfort cherche un lieu où prendre la parole. S'il achète et décore la grange de la bergerie, c'est pour en faire un lieu où la Parole de Dieu retentira. Voilà aussi ce que nous, les montfortains du Canada, avons voulu faire ici. Il y a d'abord la Parole offerte dans la liturgie, à travers les lectures et la prédication. Ici, on a toujours voulu offrir dans ce domaine un service de qualité. Puis il y a aussi la Parole offerte à travers une foule d'activités: les retraites, les conférences, les temps de ressourcement, les petits groupes de cheminement, les associés montfortains, etc...
PRIÈRE: Montfort avait très bien compris que, sans la prière, la parole tombe dans une terre stérile. La prière d'une part inspire le prédicateur, guide sa pensée et son cœur pour que ses mots soient vraiment une parole de Dieu pour aujourd'hui. La prière d'autre part prépare les cœurs, les ouvre à Dieu, y stimule le désir de le rencontrer et de l'aimer. Aussi, au sanctuaire Marie Reine-des-cœurs, une large part est faite à la prière. D'abord dans le chapelet, cette prière ‘merveilleuse de profondeur et de simplicité» a écrit le pape Jean-Paul II. Beaucoup d'efforts ont été faits ici pour renouveler cette prière en l'ancrant dans la parole de Dieu et la contemplation du Christ. Puis, peu à peu, cette humble prière nous prépare à la grande rencontre de l'eucharistie où le Christ se rend présent à nous afin de nous nourrir de sa parole et de son corps.
Ce que je viens de dire rejoint la Parole de Dieu que nous venons de proclamer. Jésus y résume toute la religion dans le double commandement de l'amour. Or, qu'est-ce qu'aimer, sinon se rendre présent à l'autre? Et comment se rendre présent à l'autre sinon d'abord par la parole. J'ai vu récemment le film ‘La guerre est déclarée' où on voit des parents dont la vie est bouleversée par la maladie de leur enfant atteint d'une tumeur cancéreuse au cerveau. On les voit impuissants; ils ne peuvent rien faire pour leur enfant sinon que de lui offrir leur parole! Et aimer Dieu, c'est s'offrir à lui dans la prière pour prendre le temps de l'écouter et de lui parler.

La ‘vraie' Marie Reine-des-cœurs?
     Il y a plusieurs représentations de Marie Reine-des-cœurs. J'attire votre attention sur un détail. Ici au sanctuaire, le cœur est dans les mains de Montfort qui l'offre à la Vierge. Mais dans la statue originale, c'était le contraire: c'est Marie qui tenait son cœur et nous l'offrait. Il y a même des statues où il n'y a aucun cœur (cf rotonde des lampions)! Mais finalement, le plus important n'est pas là. L'important est le sens de cette représentation. Ce que ça veut dire, c'est que Marie nous offre son cœur pour que nous en fassions notre demeure. Pourquoi faire du cœur de Marie notre demeure? Parce que c'est dans ce cœur, que, de manière parfaite, l'être humain a rencontré Dieu, s'est laissé aimer par lui et l'a aimé parfaitement en retour. C'est le cœur du parfait amour entre Dieu et sa créature, de la rencontre réussie entre les deux. Depuis 50 ans, le Sanctuaire et tous les montfortains, bénévoles et associés ont voulu être au service de cette rencontre. Il y a de quoi célébrer!